Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.
Ils [Les Allemands] croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait.
Longtemps, il n’y avait pas eu, dans l’armée, de grade supérieur à celui de général de division. Une lettre de service, octroyée au gré du gouvernement ou du G. Q. G., suffisait à fixer les attributions des officiers généraux de ce rang : elle pouvait les habiliter aussi bien au commandement d’une armée, voire de toutes les armées, qu’à celui d’un corps d’armée ou, tout bonnement, d’une division.Car là où les grades diffèrent, la discipline veut, irrévocablement, que le plus élevé entraîne l’exercice du droit au commandement. Impossible, dorénavant, à un jeune divisionnaire de prendre, par exemple, une armée, s’il n’a été, d’abord, pour le moins, promu, en forme, général de corps d’armée.
Tant exerçaient encore d’empire sur les âmes, dans les milieux militaires et jusque chez nos gouvernants civils, la superstition de l’âge, le respect d’un prestige, vénérable certes, mais qu’il eût fallu bien plutôt, ne fût-ce que pour le protéger, rouler révérencieusement dans le linceul de pourpre des dieux morts, le faux culte, enfin, d’une expérience, qui, puisant ses prétendues leçons dans le passé, ne pouvait que conduire à mal interpréter le présent. À vrai dire, un très récent général de brigade fut bien appelé aux conseils du gouvernement. Qu’y fit-il ? Je ne sais. Je crains fort, cependant, que, devant tant de constellations, ses deux pauvres petites étoiles n’aient pas pesé bien lourd. Le Comité de Salut public eût fait de lui un général en chef. Jusqu’au bout, notre guerre aura été une guerre de vieilles gens ou de forts en thèmes, engoncés dans les erreurs d’une histoire comprise à rebours : une guerre toute pénétrée par l’odeur de moisi qu’exhalent l’École, le bureau d’état-major du temps de paix ou la caserne. Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf. C’est pourquoi, l’ayant rencontré devant lui, ce neuf, et incapable d’y parer, notre commandement n’a pas seulement subi la défaite ; pareil à ces boxeurs, alourdis par la graisse, que déconcerte le premier coup imprévu, il l’a acceptée. Mais, sans doute, nos chefs n’auraient-ils pas, avec autant de coupable complaisance, succombé à ce découragement, dont une sage théologie a fait un des pires péchés, s’ils avaient été seulement mal assurés de leur propre talent. Au fond de leur cœur, ils étaient prêts, d’avance, à désespérer désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournissait leurs soldats.