Les empires ne meurent presque jamais dans un fracas final. Ils s’épuisent, se vident, se fissurent, puis s’effondrent après coup, souvent loin du champ de bataille. Comme le souligne l’historien Serhii Plokhy, ce ne sont pas les défaites spectaculaires qui tuent les empires, mais l’incapacité prolongée à soutenir le coût de leur propre puissance. Les victoires tactiques deviennent alors des anesthésiants politiques, masquant l’érosion lente mais irréversible des fondations économiques, sociales et institutionnelles.
- L’Empire ottoman en est l’archétype. Longtemps qualifié d’« homme malade de l’Europe », il survit des décennies à coups de réformes inachevées, de répression et d’emprunts étrangers. La Première Guerre mondiale n’a pas détruit un empire solide ; elle a simplement achevé un organisme déjà rongé de l’intérieur. La défaite militaire fut le déclencheur, pas la cause. L’empire avait déjà perdu sa cohérence, sa base fiscale, sa légitimité et sa capacité à se projeter dans le monde moderne.
- Le même mécanisme se répète ailleurs. L’Empire austro-hongrois implose moins sous la pression des armées ennemies que sous le poids de ses contradictions internes et de ses fractures nationales.
- L’Empire britannique, pourtant vainqueur en 1945, abdique son rang mondial non par défaite, mais par épuisement financier et social.
- L’URSS elle-même ne s’effondre pas sur un champ de bataille, mais sous le poids combiné d’une économie militarisée, d’un empire périphérique ingouvernable et d’une perte de foi dans le projet politique.
- Le cas français illustre parfaitement cette mécanique. En Algérie, l’armée française remporte une victoire militaire réelle : le FLN est militairement brisé à la fin des années 1950. Pourtant, cette victoire accélère la fin de l’empire colonial. Le coût politique, moral et institutionnel du conflit devient insupportable pour la métropole : crise du régime, fracture de l’armée, menace de guerre civile. La France gagne la guerre sur le terrain, mais perd l’empire. L’Algérie n’a pas causé l’effondrement impérial ; elle l’a révélé. Comme souvent, ce n’est pas la défaite militaire qui tue un empire, mais l’impossibilité de supporter durablement le prix de sa domination. À partir d’un certain seuil, même la victoire devient une forme de défaite.
- La Russie contemporaine s’inscrit dans cette lignée.
- Quelle que soit l’issue immédiate de la guerre en Ukraine, le coût humain, économique et politique du conflit fragilise durablement l’État russe. Une absence de défaite formelle pourrait masquer une réalité bien plus grave : une économie verrouillée par la guerre, une démographie en chute, des élites dépendantes de la coercition, et un pouvoir central de plus en plus contesté dans ses marges.
- Le risque majeur n’est pas une chute brutale, mais une désagrégation progressive : rivalités entre centres de pouvoir, autonomisation des appareils sécuritaires, perte de cohérence stratégique, crises de loyauté. L’épisode Prigojine n’a pas été une anomalie, mais un avertissement. Quand un empire commence à régler ses conflits internes par des rapports de force armés, c’est que la phase de décomposition est déjà engagée.
- L’enjeu de la guerre en Ukraine dépasse donc largement les frontières et les territoires. Il touche au devenir impérial de la Russie elle-même. Comme pour les Ottomans, les Habsbourg ou les Soviétiques, la question n’est pas seulement de savoir qui gagne militairement, mais si l’État peut survivre politiquement et structurellement au prix qu’il s’inflige. L’histoire montre que, passé un certain seuil, même une victoire ne suffit plus.
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